L'histoire de la création du film commence dans la toute jeunesse de son créateur, le cinéaste Vassili Zhuravlev (Василий Журавлев) . Interrogé en 1954 dans la revue " La connaissance- La force" (Знание - сила, N°11 de 1954), il en raconte la genèse qui commence dans sa toute jeunesse.
En 1924 alors qu'il avait tout juste 20 ans et qu'il faisait ses études au VGIK, l' Institut Cinématographique d'Etat, il écrit un premier scénario de film " L'espace" (ou " La Conquête de la Lune par Monsieur Foksom et Monsieur Trottom", Завоевание Луны мистером Фоксом и мистером Троттом) acheté par Goskino, qu'il décrira lui-même comme très naïf et techniquement irréalisable. Zhuravlev indiquera que le scénario avait toutefois servi lors de l'écriture du scénario du dessin animé " La Révolution Interplanétaire" de 1924 (Межпланетная революция). Le film ne se fera donc pas mais dans la tête de son auteur l'idée de la création d'un tel film était née. |
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A cette époque le cinéaste Yakov Protazanov (Яков Александрович Протазанов) entame la réalisation de son film Aelita, le premier film de science-fiction soviétique. Pour l'agrémenter il fait appel à Nikolaï Khodataev (Николай Ходатаев) afin d'ajouter quelques séquences animées. Ce dernier enrôle Zenon Komissarenko (Зенон Комиссаренко), qui travaillait déjà sur le film pour les trucages, et Youri Merkulov (Юрий Меркулов) . Finalement l'affaire ne se fera pas, Protazanov estimant que les scènes ajoutées risquaient d'alourdir le film et d'en faire perdre la compréhension.
Cependant les trois dessinateurs enthousiastes décideront de produire leur propre film d'animation et, pour écrire leur scénario, s'inspireront de celui de Zhuravlev. |
Un film créé sur commande du gouvernement soviétique.
En 1932 le Komsomol (Jeunesses Communistes du Parti communiste d'Union soviétique) demande aux créateurs de cinéma de mettre en chantier, pour les jeunes spectateurs, le plus possible de films sur les sujets les plus divers, y compris de science-fiction : en 1934 un article d'une revue sur le cinéma annoncera ainsi que " Nous en URSS devons créer le film de science-fiction sur la vie dans notre pays dans 6 à 10 périodes quinquennales".
A cette époque la plupart des scénarios de science-fiction essayaient de décrire un futur assez lointain, la période de référence communément utilisée étant le siècle : que sera notre vie, notre environnement, nos techniques dans 100 ans ? Ce n'est qu'après la deuxième guerre mondiale et l'approche de l'échéance du vingtième siècle que la nouvelle référence deviendra l'an 2000. Concernant les souhaits exprimés par le Komsomol, la vision future attendue était celle de 30 à 50 années. Mais si ce délai pouvait alors paraître court, le scénario le réduira très fortement à deux quinquenats, 10 ans, tant il semblait trop lointain de décrire ce premier vol spatial alors que la technique progressait à grand pas et que le gouvernement soviétique annonçait des plans et des objectifs ambitieux à la réalisation de son programme de développement. Ce film annonce donc un avenir proche, accessible.
Zhuravlev, qui s'était déjà orienté vers la réalisation de films destinés à la jeunesse, prend alors contact avec le scénariste Alexander Filimonov ( Алекса́ндр Филимо́нов, qui avait déjà été son scénariste pour Bombist en 1931) afin de lui demander d'écrire le sujet d'un film racontant le premier vol pour la Lune. En 1933, après une nouvelle conversation avec Sergueï Eisenstein (le fameux cinéaste, à l'époque responsable de l'un des deux regroupements à l'origine de Mosfilm, le GUKF Gosudarstvennoe upravlenie kinematografii i fotografii, lui avait recommandé de lire le livre de l'astronome anglais James Hopwood Jeans) et afin de répondre au souhait d'exactitude scientifique il prend contact avec le réputé théoricien, Constantin Tsiolkovski, pour lui demander conseil sur la création d'un film scientifique et de devenir le consultant scientifique du futur projet.
Le 20 juin 1933 Tsiolkovski écrit à Zhuravlev : "
Très cher Vassili Nikolaïevitch, avant [tout], je pense composer le schéma et l'album des dessins de la fusée des "Voyages ", je vous répondrai après. Il me faut d'abord me plonger dans cette affaire et évaluer sa difficulté. Je ne voudrais pas faire un mauvais film (et ils sont tous si mauvais). Dans dix jours ou plus, j'aurai composé l'album des dessins. Alors, je vous informerai.". Et il ajoute : " Je ne dessine pas. Il faudra recourir à un artiste. Avez-vous lu mon « En dehors de la Terre » ? Si vous ne pouvez pas le trouver, faites-le moi savoir. Je vous l’enverrai pour un mois, après quoi, je vous demande de me le retourner, car j’en ai peu. La mise en scène des tableaux est difficile, car les actions ne sont pas habituelles et sont difficilement reproductibles sur la Terre. Un rendez-vous est nécessaire et je le fixerai après l’album et après réflexion.".
Il a certainement reçu une réponse de Zhuravlev puisque le 30 juin 1933 il envoie la lettre suivante : " Très cher Nikolaï Vassiliévitch. Votre lettre express a été reçue. Mon travail de préparation sera celui-ci :
1 Description pour l'album.
2 L'album (schématiquement).
3 Les indications sur l'album pour l'artiste [le peintre].
4 Des explications pour vous, personnelles, à voir lors d'un rendez-vous, comment reproduire les mouvements des gens et des objets inhabituels pour la Terre. Il me faudra plus de 10 jours de temps. Je tiendrai au courant de la progression du travail. Je vous envoie "Hors de la Terre". A me renvoyer à ma demande. Vous en tirerez quelque chose. Prévenez-moi de la réception avec une carte postale (sans faire de manières) : le courrier a été reçu.". Il précise enfin en post-scriptum : " Quand notre rendez-vous sera utile, je vous le dirai. J’ai beaucoup d’autres travaux (bénévoles d’ailleurs).".
On le voit, si Tsiolkovski pensait rapidement travailler sur l' Album, il prévenait déjà d'un possible délai plus long du fait d'autres activités. Cet avertissement était judicieux puisque, on le verra par la suite, l'écriture des instructions durera plusieurs mois.
Nota : cette lettre comportait en introduction des précisions sur la localisation de sa maison : " Kalouga. C'est l'ancienne rue Korovinskaïa, qui commence derrière le square du théâtre, normalement rue du Théatre, il faut aller toujours vers le bas, jusqu’au dernier numéro le 79, près du fleuve Oka.".
Comme promis le vieux scientifique donne régulièrement des informations au cinéaste. Il s'est totalement engagé dans le travail préparatoire et décrit l'avancement de ses travaux le 10 juillet 1933 : " Lettre à SOVKINO. Très chers camarades !
Il n'y a pas beaucoup de dessins dans mes livres, et ceux qui y figurent sont insuffisants. Votre venue est indispensable. L'illustrateur (plus rapidement), le scénariste, l'auteur et le camarade Jouravliov sont indispensables. Ne prenez pas moins de 100 grandes feuilles de papier pour les dessins et des crayons. J'ai des fusains. Mon papier ne va pas suffire.
Prenez toutes les personnes que vous estimez utiles. Bien sûr, vous choisirez les dessins réalisables et convenables. Je me dois de vous en proposer un grand choix.
Il vous faudra rester à Kalouga une dizaine de jours. Annoncez-moi votre venue une semaine à l'avance.
Je donnerai mes schémas à l'illustrateur lui-même. Ils sont suffisants mais ont besoin d'explications. SOVKINO ne peut-il pas éditer mon livre (pas encore terminé) "Voyages cosmiques".
J'ai pensé écrire la nouvelle "Aventures cosmiques" (en parler lors de notre rencontre).
Pour travailler attendez notre rencontre et l'examen des dessins, je travaille intensément.
Pour le moment, je vous envoie les légendes des dessins. Avant notre conversation je vous prie de ne pas composer le scénario.
Dans un mois je vous demanderai de venir chez moi, alors vous pourrez le composer.".
Si dès le 21 juin 1933 Tsiolkovski avait travaillé à la préparation du film en rédigeant un petit cahier de consignes, l'album des voyages spatiaux, contenant une trentaine de pages de schémas, dessins, explications et même une table des matières, il n'en finira la rédaction que le 26 octobre 1933. En effet, dès le 6 août 1933 il écrit : " Le travail monotone me fatigue, c’est pourquoi je n’ai pas pu beaucoup travailler sur le film « les Fusées ». L’album est fait très grossièrement, les commentaires ont pris 22 jours d’écriture à la machine et ne sont pas encore terminés. Ces travaux m’ont fait beaucoup réfléchir, mais ne vous sont pas utiles. Les enfants et le public ne peuvent pas faire la différence entre vérité scientifique et fantaisie brute. Il leur faut quelque chose d’intéressant, et j’ai du mal à comprendre en quoi cela consiste. Vous êtes plus apte à comprendre.".
Il confirme alors qu'il invitera bientôt le cinéaste : " Je vous retiens, mais vous pouvez toujours venir chez moi (en prévenant par lettre une semaine à l’avance). Je suis prêt à donner une réponse à toutes vos questions : je m’y suis un peu préparé. Seulement je vous préviens que je n’ai rien pour des prises de vue, il n’y a rien à filmer (Je préviens pour n’ennuyer personne et ne pas entraîner de dépenses inutiles).
Les livres envoyés vous ont-ils été suffisants ? Retournez-moi « Hors de la Terre » à votre venue ou par la poste.".
On retrouve en cette fin de lettre l'esprit économe du scientifique qui usait ses crayons jusqu'au bout, qui cherchait à récupérer les livres prêtés et non donnés, et qui était également attentif aux dépenses des autres !
Zhuravlev ne devait pas être disponible, aussi dans une nouvelle lettre du 27 août 1933 Tsiolkovski indique : " j’attendrai". Il ajoute enfin en prévision de leur rencontre : " Ne pouvez-vous pas trouver une poupée aux bras, jambes et tête mobiles. Prenez-en une, elle vous sera utile.".
Le 8 septembre 1933, c'est Lev Indenbom qui écrit à Tsiolkovski pour lui confirmer la volonté de Sovkino de le solliciter comme consultant : "
Cher camarade Tsiolkovski
.
La ciné-fabrique de Moscou se prépare à mettre en scène en 1934 un film de science-fiction destiné essentiellement à de jeunes spectateurs. Pour réaliser ce film a été désigné le metteur en scène V.Jouravliov qui a une grande expérience des films pour enfants.
Nous avons l’honneur de vous demander de prendre part, en qualité de co-auteur, à l’écriture du scénario de ce futur film. Nous estimons que vous pourriez y prendre part aussi bien comme consultant pour la mise au point de la partie scientifique du scénario de ce futur film, que comme consultant pendant la réalisation (ce travail ne sera en aucun cas lié à l’obligation de votre venue à Moscou).
Nous avons désigné un scénariste qualifié pour le travail sur le scénario..
Selon nos plans, le travail sur le scénario doit être terminé pour le 1er février 1934.
Nous vous prions de confirmer votre accord à la participation à ce travail, à la suite de quoi nous vous enverrons sans tarder le projet de contrat et les honoraires dus pour votre futur travail."
Cette lettre pourrait surprendre car on pourrait facilement la situer quelques mois avant, au moment de la prise de contact avec le scientifique. Envoyée en septembre elle peut être imaginée comme une confirmation formelle des premiers échanges entre Tsiolkovski et Zhuravlev, et notamment des conditions du contrat.
Indenbom veut rassurer dans cette lettre le scientifique sur les qualités de Zhuravlev qui, malgré son jeune âge, a déjà réalisé quatre films destinés aux enfants.
En septembre 1933 Tsiolkovski terminera une partie des instructions pour les acteurs.
En novembre 1933 il envoie une lettre express aux studios pour inviter l'équipe à Kalouga. Il précise dans son courrier : " A SOVKINO. Très chers Camarades !
Je vous envoie mon programme de dessins pas encore tout à fait au point. Les dessins sont des brouillons et ils n’y sont pas tous. Ne vous pressez pas pour faire le scénario etc. Discutez avec moi avant. Pour le moment, je travaille. Votre Tsiolkovski"
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Photographie de la première rencontre de 1933.
On peut y voir de gauche à droite : Victor Shklovsky, Vassili Zhuravlev, Vera Kuznetsova (la sténotypiste que Tsiolkovski appelait " la respectable camarade Kouznetsova que je salue avec chaleur"  ), Lev Indenbom, Constantin Tsiolkovski.
Shklovsky indiquera en 1957 que cette photographie est tout ce qu'il reste de cet entretien, les notes prises lors de cette rencontre ayant été détruites.
Il précisera également que 5000 roubles furent versées à Tsiolkovski. C'est Indenbom qui s'occupa de lui faire signer le contrat.
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La première rencontre avec Tsiolkovski.
A la suite de cette invitation à venir le rejoindre, le jeune Vassili Zhuravlev, qui n'avait pas encore 30 ans, accompagné par Victor Shklovsky, scénariste et écrivain, L A Indenbom, directeur, et Vera Kuznetsova, sténotypiste et assistante d' Indenbom se rendent donc lors de l' automne 1933 chez Tsiolkovski dans la maison qu'il occupait alors Kalouga (Калуга) , au bout d'une rue où le pavé disparaissait sous les herbes et les flaques d'eau et où gambadaient des oies et un canard ( Tsiolkovski passera les deux dernières années de sa vie dans une autre maison mise à sa disposition par les dirigeants soviétiques de la ville). Tsiolkovski qui attendait ses visiteurs les accueillent : " Ainsi vous vous êtes réunis pour la Lune. Eh bien, faisons connaissance.".
Shklovsky décrit cette rencontre à Kalouga dans ses mémoires : " La rencontre était en vérité ordinaire. Dans le jardinet il y avait une bicyclette. Sur un gros fil de fer pendait une lampe à pétrole. Tsiolkovski montrait fièrement aux visiteurs les couteaux et les fourchettes du premier acier inoxydable soviétique. "Enfin nos métallurgistes ont appris à faire le métal nécessaire à la construction du dirigeable et la fusée !" Les visiteurs buvaient le thé et étourdissaient le maître de mille questions".
Ils y observent et discutent la forme des fusées, les contraintes des cabines, toutes les questions relatives au lancement des fusées, au vol, à l'alunissage, aux trajectoires, à l'apesanteur. Le scientifique leur remettra ainsi les un eptit recueil contenant une trentaine de feuillets (ces documents, regroupés dans un " Album des Voyages spatiaux", Альбома космических путешествий, seront publiés dans un livre en 1947, ainsi que la brochure qu'il avait publiée en 1929, " Цели звездоплавания").
Tsiolkovski répond à toutes les questions et quand Zhuravlev retourne à Moscou il dispose alors de tous les éléments essentiels pour commencer son film. Filimonov écrit le scénario, Shvets va bientôt commencer à travailler sur les décors. Cette première étape est difficile car tout est à imaginer et à construire, il n'existe pas de modèle ou de prototype : le vaisseau spatial, la rampe de lancement, le bâtiment de l' Institut sont des concepts nouveaux.
Tsiolkovski déjà âgé de 78 ans, ayant compris ce qu'attendait de lui le cinéaste, passera dès lors presque la moitié de son temps à calculer, imaginer, dessiner pour fournir les bases scientifiques du film. Il avait retrouvé une certaine jeunesse à l'idée de donner ainsi à ses principes théoriques une forme visible et concrète, support de vulgarisation et de diffusion auprès d'un large public. Les années durant lesquelles il avait été un enseignant lui permettaient de comprendre la façon d'expliquer aux enfants.
Mais la production du film n'est pas chose aisée, et dans un long courrier
du 29 décembre 1933 Zhuravlev indique à son éminent consultant : " Avant toute chose excusez-moi pour mon long silence. Ces derniers temps, un travail de production colossal, des ennuis personnels et, surtout, le combat pour faire avancer notre sujet, ont englouti tout mon temps.
Aujourd’hui, c’est bien parti – pas plus tard qu’hier, notre travail a été approuvé par les organisations cinématographiques dirigeantes. Ma demande de monter un film sur les liaisons interplanétaires a été accueillie exceptionnellement bien. Votre accord et votre participation active ont été reçus avec un enthousiasme exceptionnel. Toute cette atmosphère sert maintenant d’appât pour tous les travailleurs de notre organisation. Ses meilleurs forces créatrices veulent nous apporter leur participation, fut-elle minime.".
Ainsi en cette fin 1933 le cinéaste est en train de constituer son équipe : " Je fais mon choix avec rigueur. Ce travail est excessivement sérieux – il a besoin d’un enthousiasme authentique associé à une grande minutie.".
Le scénario, plus exactement sa première version, est bien avancée : " Revenons au travail lui-même. Pour l’instant, les spécialistes et moi nous battons sur ce qui s’appelle l’attrait du film. Nous cherchons un sujet qui, le plus clairement possible, avec une précision scientifique absolue et une joie de vivre saine, révélerait au spectateur le suprême envol de la fantaisie des forces scientifiques.
Nous sommes maintenant presque à la fin de nos recherches. Le sujet est presque défini. Il sera, dans les prochains jours, terminé, imprimé et vous le recevrez sans tarder.". Pour éclairer le scientifique il décrit le thème général : " Pour le moment, je peux vous communiquer ce qui suit. L’action se passe dans le Moscou du futur, le Moscou des années 1945-50. Autour de la ville filent déjà à toute allure des aéroplanes. La construction du métro est déjà un souvenir historique. Et voilà dans ce Moscou-là des astroplanes et le premier vol.".
Si le scénario est effectivement bien avancé, des préparatifs ont également déjà commencé
et suscitent quelques nouvelles questions : " Plusieurs équipes travaillent déjà. L’une d’elles travaille sur la mise au point de la résolution technique du problème le plus complexe : la danse (marche) de l’homme sur la lune avec son comportement particulier. C’est le secteur du « pas lunaire », comme je l’appelle.
Le deuxième groupe travaille sur la résolution technique de la scène de perte de pesanteur dans l’appareil. Ce qui se produit est clair. Maintenant nous cherchons à trouver comment le faire, comment faire en sorte que se passe avec des hommes réels ce que vous nous avez montré.
J’ai des questions à vous poser.
1. Doit-il y avoir obligatoirement une station stratosphérique entre la Terre et la Lune ?
2. Le pilote de la fusée. Y en a-t-il un seul ou plusieurs ? Peut-il avoir chez lui une sorte d’appareil d’entraînement et si oui, lequel ?
J’ai d’autres questions pour vous, mais je vais les trier, les classer de façon systématique et vous les envoyer après, en même temps que le sujet.".
Il termine son courrier tout en ferveur : " Comme vous le voyez, notre travail est en pleine effervescence. Je n’ai jamais travaillé avec autant d’enthousiasme qu’aujourd’hui. Il y a 10 ans que je rêvais d’un tel film, et c’est enfin arrivé.
Je crois absolument en son succès.
Pour conclure, permettez-moi de vous souhaiter une future bonne année trente quatre et les meilleures choses possibles. L’un de mes souhaits est de voir en automne 34 notre remarquable projet réalisé, de voir notre film de qualité sur les écrans.". Il lui faudra plus d'une année supplémentaire !
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Dans ses travaux préalables, Tsiolkovski décrivait ainsi le départ d'une fusée : "Le signal du départ est donné ; les explosions commencent, accompagnées d'un bruit étourdissant. La fusée a tressailli et s'est mise en route. Nous sentons que nous sommes devenus terriblement lourds".
Enfin il rappelle les circonstances de la découverte de l'apesanteur : "Nous contonuerons d'éprouver une lourdeur infernale ... tant que les explosions et leur bruit n'auront pas cessé. Puis, quand un silence de mort règnera, la lourdeur disparaîtra aussi instantanément qu'elle a surgi. Maintenant nous sommes montés au-delà des limites de l'atmosphère, à l'altitude de 575 km. Non seulement la lourdeur s'est affaiblie, mais elle a disparu sans laisser de traces. Nous n'éprouvons mêmepas l'action de la pesanteur à laquelle nous nous sommes habitués comme à l'air".
Constantin Tsiolkovski, sa vie et son oeuvre. Par le professeur A. Kosmodemianski. Editions en langues étrangères, Moscou 1957
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Victor Borisovitch Shklovsky ( Виктор Борисович Шкловский - 24 janvier 1893, Saint-Petersbourg - 8 décembre 1984, Moscou), écrivain connu, scénariste de nombreux films, critique littéraire.
Il racontera sa visite chez Tsiolkovski dans la revue " Étendard" ( Знамя) de novembre 1959. Il est intéressant de remarquer que Zhuravlev ne citera jamais cette visite lorsqu'il sera interrogé sur la création de son film. |
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Lev Aronovich Indenbom ( Лев Аронович Инденбом - 1903 - 1970), metteur en scène de théâtre, directeur du groupement cinématographique, collaborateur d'Eisenstein.
C'est lui qui assurera la partie administrative des relations avec Tsiolkovski (contrats, transmission de photographies,...) |
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Vera Kuznetsova ( Вера Кузнецова - 6 octobre 1907, Saratov- 1er décembre 1994, Saint-Petersbourg), assistante de Lev Indenbom. Lors de la visite chez Tsiolkovski elle était également correspondante du journal Kino. Plus tard, après guerre, on la redécouvrira comme actrice dans presque 70 films. |
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La rencontre entre les auteurs du film et le scientifique. De gauche à droite Zhuravlev, Tsiolkovski et Shvets. La première photo est parue dans le journal "Вечерняя Москва" 1935, décrivant la deuxième rencontre avec le cinéaste Zhuravlev mais surtout la première avec l'équipe du film. La troisième photo provient des archives personnelles de Tsiolkovski.
La maison de Tsiolkovski était un lieu de passage très fréquenté. De nombreuses personnes venaient le rencontrer pour recueillir son avis sur la technique, l'avenir et la philosophie de la conquête du ciel et de l'espace. On y a ainsi vu des hommes politiques, mais aussi des techniciens , des artistes : écrivains, philosophes, graphistes, et bien sûr les cinéastes. |
En février 1934 Tsiolkovski enverra un courrier à l' Administration centrale de l'industrie cinématographique et au journal " Le cinéma" pour décrire la valeur prometteuse du scénario.
Le 5 mars 1934 Zhuravlev exprime lui aussi sa satisfaction auprès du pionnier : " Cher Constantin Edouardovitch ! Hier s’est produit l’événement le plus agréable qui puisse arriver dans notre vie cinématographique.
Hier notre scénario a été pris par notre direction et mis en production (Je vous félicite donc et vous remercie chaleureusement à l’occasion du succès et de la fin heureuse de la première étape de notre travail). Le scénario a été lu par Eisentein. Voici ce qu’il en dit :
« En rendant le scénario du ‘Voyage cosmique’ je déclare qu’il m’a plu. Nous avons besoin aujourd’hui de tels scénarii. Je partage entièrement le point de vue du camarade Tsiolkovski qui pense qu’ici tout dépend de la façon dont la production pourra techniquement réaliser la mise en forme de ce scénario. »
Maintenant c’est parti à plein régime.".
Peu après Tsiolkovski lui répond : " Il vous faut venir, d’une manière ou d’une autre, avec un peintre simple, mais habile, qui puisse rapidement dessiner ce que vous trouverez convenable dans mes travaux. Il n’y a que vous et moi qui puissions faire des copies de mes dessins. Vous pouvez venir chez moi quand vous voulez, prévenez seulement par lettre une semaine avant.
La station et le nombre des pilotes etc. tout sera laissé à votre fantaisie. Mon travail consiste seulement à éliminer les erreurs qui sont visiblement non scientifiques et à laisser le matériau à votre fantaisie. Nous parlerons de l’entraînement lors du rendez-vous.".
Et il termine son courrier par une précision pratique : " J’habite maintenant à 100 pas du théâtre Sadovaïa dans la même rue Tsiolk.). ".
Le 14 mars 1934, c'est Indenbom qui vient aussi rassurer son interlocuteur, tant sur l'avancée du scénario que sur un petit détail pratique : "Très cher Constantin Edouardovitch !
Je me hâte de vous communiquer une agréable nouvelle : le scénario de « Vol cosmique » est mis en production, il a été chaudement reçu et accepté par toutes nos instances dirigeantes.
Vassili Nicolaïevitch est en train de travailler le scénario de la mise en scène et de chercher les acteurs. Dès que le scénario de la mise en scène sera prêt, nous vous l’enverrons pour examen. Sur la base de vos schémas et ébauches le décorateur prépare les esquisses des décors, des costumes etc.. Nous comptons bien que, quand elles seront prêtes, vous accepterez de les examiner et de les vérifier.
Les mille roubles qui vous sont dus d’après le contrat vous seront envoyés ce jour par la poste.
Un salut cordial à vous et votre famille." |
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Le 9 mai 1934 le scientifique félicite le cinéaste sur la qualité de son scénario : " De C.Tsiolkovski à propos du scénario du « Voyage cosmique ». Le scénario précédent était fin et captivant. Le second, en plus, s’est enrichi de nombreux nouveaux tableaux scientifiques. Les défauts sont corrigés.
Recevez mon amical salut.
C.Tsiolkovski
Rue Tsiolk. N°1, Kalouga".
Il joint à ce bref courrier une longue liste de points nouveaux à revoir dont voici quelques citations :
"P.11 La face cachée de la lune a des jours et des nuits, comme cela se voit. Seulement on n’y voit pas la Terre. (pp.5-6)
P.12 On ne voit pas des milliards d’étoiles à l’oeil nu, mais seulement des milliers (3ème page)
...
253 (les courroies ne sont pas utiles) il se tient aux poignées du fauteuil.
299 tous les objets tombent en recouvrant la pesanteur
...
401 l’oxygène pur n’est pas toxique. C’est un vieil égarement des temps de Jules Verne.
453 il pouvait trouver de l’air solide dans les coins éternellement à l’ombre, mais pas dans une gorge. On peut saisir l’air solide dans un gant tiède.".
La séquence 299 dans laquelle les objets retombent lorsque la pesanteur réapparaît ne fera pas partie du scénario définitif. On peut donc constater que le scénario évoluera encore.
Le 11 mai 1934 Tsiolkovski enverra ce petit mot : "Cher Vassili Nik. Vous m’avez énormément réjoui par la nouvelle du succès du scénario. Je salue vos camarades et collaborateurs.
Tous les 2 mois j’ai une bronchite qui dure un mois. Je ne sors pas. Les miens vous remercient pour votre bon souvenir. Quand un rendez-vous sera nécessaire, je vous préviendrai une dizaine de jours avant.".
La deuxième rencontre.
En ce printemps 1934, au mois de mai, Vassili Zhuravlev le metteur en scène, Youri Shvets le décorateur et Alexander Galperin l'opérateur, accompagnés par Kouznetsova la sténotypiste, se rendront pour une deuxième rencontre chez le célèbre précurseur de l'astronautique.
Cette rencontre était la deuxième pour Zhuravlev , mais c'était la première rencontre avec l'équipe du film : c'est certainement pourquoi Zhuravlev la décrira ensuite comme étant la première rencontre, entièrement centrée sur la réalisation du film. Il indiquera également que Filimonov le scénariste était du voyage, ce qui ne semble pas confirmé par les autres témoignages, les photographies et les courriers.
De même il précisera qu'il y avait apporté une poupée demandée par Tsiolkovski pour illustrer le vol en apesanteur et la marche sur la Lune, alors que cette scène s'est effectivement déroulée lors de la première rencontre (voir plus haut la lettre du 27 août 1933).
Cette rencontre permit un temps complet d'échanges et de travail, de comparaison des idées de Tsiolkovski et de l'équipe cinématographique. Lorsque finalement l'équipe du film le quitte, Constantin Tsiolkovski dit : "Bien, maintenant vous êtes prêts pour le film du voyage dans l'espace".
Ainsi le 24 mai 1934 le journal "La vérité du Komsomol", Комсомольская правда, décrira les éléments principaux du scénario du film et la collaboration du scientifique comme consultant sérieux et actif.
Le 18 janvier 1935, dans le même journal, Tsiolkovski, qui travaillait alors sur la mise en valeur des déserts arides, rappelait qu'il avait dessiné 30 pages de dessins pour le film.
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Trois des images envoyées par Zhuravlev et Indenbom à Tsiolkovski pour lui montrer les décors et les scènes de tournage du film.
Archives Tsiolkovski.
Tsiolkovski était atteint de surdité, séquelle d'une scarlatine attrapée à la puberté, à l'âge de 9 ans au début de l'hiver après avoir fait de la luge. Ceci l'obligera à arrêter ses études jusqu'à l'âge de 14 ans, période qu'il décrira comme " la plus triste et la plus terne période". Il écrivait également : " La surdité rend ma biographie peu intéressante car elle m'empêche de communiquer avec les gens, d'observer et de m'instruire. Ma biographie est très pauvre en personnes et en rencontres".
Lorsqu'il discutait avec ses auditeurs, il était obligé d'utiliser un cornet acoustique. Sur la deuxième image ci-dessus on le voit ainsi, en entretien avec Vassili Zhuravlev lors de leur deuxième rencontre.
Très éclectique, Tsiolkovski avait étudié les proportions les plus efficaces du cornet acoustique (dessin du 20 janvier 1932).

Image extraite d'un article de 1935 non dédié au film mais illustrant un texte de Techniques Jeunes (Техника-молодежи, N°5) d'un vol vers la Lune. C'est très similaire !
Nota : le début de l'article était écrit par un certain Korolev... |
Suite à cet article, Zhuravlev envoie une lettre le 20 janvier 1935 : "Bonjour, cher Constantin Edouardovitch !
Ne vous fâchez pas de mon silence si long et tout à fait mal venu. Je me suis plongé à un tel point dans mon travail et me suis tant usé que mes camarades me disent qu’il ne me reste plus que la peau et les yeux sur les os.
Le travail avance terriblement lentement. Tout est incroyablement difficile, complexe et inhabituel. Pourtant une moitié du film, toute la partie terrestre, a été tournée, et, à partir de la mi-février, j’attaque le cosmos et la lune. Les derniers travaux préparatoires prévisionnels pour les constructions pour les pas sur la lune sont en cours. On prépare la cabine. J’attends avec impatience le début de ce qu’il y a de plus intéressant dans mon travail.
Les prises de vue déjà faites ne semblent pas mauvaises. Je vous envoie quelques clichés de travail avec des explications au verso. Avez-vous lu le dernier feuilleton dans la «Komsomolskaïa Pravda ». Ecrivez-moi si ce n’est pas le cas, je vous l’enverrai sans tarder.".
On le constate, la réalisation du film est bien plus longue que ce qui était prévu initialement. Mais ce film commence à éveiller les curiosités, et après la Komsomolskaïa Prada c'est les Izvestia qui s'y intéressent : " Le film rencontre un grand intérêt. On m’a demandé aujourd’hui au journal «Izvestia» de vous prier d’écrire pour eux un petit article sur notre travail. Je pense que ce serait bien si vous l’écriviez. Envoyez-le moi, je l’apporterai à la rédaction. Écrivez les circonstances de notre première rencontre, l’accueil que vous avez réservé aux esquisses, en quoi consiste votre travail pour nous, le temps que vous passez à travailler sur ce projet de communications interplanétaires et ce que vous attendez du film et de moi-même. Selon moi, ce sera très intéressant.".
Ce qui préoccupe également Zhuravlev, c'est la santé de Tsiolkovski : "Comment va votre santé, Constantin Edouardovitch, n’avez vous besoin de rien à Moscou.
Je vous souhaite les meilleures choses possibles.
Votre très respectueux Vassili Jouravliov.
PS Transmettez mon salut à votre épouse.".
Et la lettre se termine par : "Recevez le salut de Indenbom, Kuznetsova, Galpérine". Mme Kuznetsova est la sténotypiste présente lors de chaque rencontre pour en établir le compte-rendu.
A cette lettre Tsiolkovski répond immédiatement, le 24 janvier 1935 : "Très cher Vassili Nikolaïevitch, j’ai reçu aujourd’hui votre lettre.
Vous vous êtes chargé d’une affaire très difficile et ce n’est pas compliqué de comprendre qu’avec votre enthousiasme et votre énergie naturelle, vous vous êtes épuisé. Il faut faire attention à vous.".
Mais la santé du scientifique n'est pas meilleure, et il ne peut que décliner la proposition d'écriture de l'article journalistique : "Je ne me rappelle rien, ni vos discours, ni les miens, de sorte qu’il vous faudra vous-même composer cette première partie de l’article. Bien sûr, n’hésitez pas à dire à mon nom ce qui peut être utile. Moi, je n’y arriverai pas.".
Ce qui ne l'empêche cependant pas de proposer de faire la relecture du texte : "Vous pouvez m’envoyer ce qui a été écrit, je vérifierai et corrigerai et je le donnerai à recopier à la machine (à Kalouga), alors, je vous l’enverrai sans tarder.
Vous pouvez aussi écrire vous même sur ma participation au film, les discours à mon sujet doivent être modérés, au vôtre – c’est une autre affaire. Vous pouvez aussi corriger et changer dans l’intérêt de la chose, c’est le but principal.
Si vous le souhaitez, prenez encore quelqu’un pour l’écriture, par ex. la respectable camarade Kouznetsova (que je salue avec chaleur).".
Et finalement il donne quelques éléments, matière première pour l'article : " On s’était déjà adressé à moi, il y a une dizaine d’années, pour adapter à l’écran mon récit «Hors de la Terre», mais c’était si compliqué que l’entreprise fut reportée et c’est seulement maintenant que Sovkino, en la personne du talentueux V.N.Jouravliov, a décidé de créer le film «Voyage cosmique».
J’ai commencé à rêver de la possibilité de voyages hors de notre planète dès l’âge de 17 ans. En 1895, j’ai écrit le livre «Rêves de Terre et de Ciel», il fut édité par le neveu du célèbre homme littéraire Gontcharov – A.N.Gontcharov. Il fut ensuite réédité deux fois par Gosizdat, seulement sous un autre titre «La pesanteur a disparu».
Je me suis mis alors à m’intéresser sérieusement à ce sujet. La nouvelle fantastique « Hors de la Terre » fut le reflet de ces travaux. Elle fut éditée dans la revue « La nature et les hommes » de 1918 et dans une édition séparée en 1920. La théorie mathématique d’un appareil à réaction est apparue en 1903 dans la revue philosophique à petit tirage « Tour d’horizon scientifique » (N°5). Elle attira l’intérêt sur elle quand elle parut dans la revue éditée dans la capitale «Le Journal de la navigation aérienne (1911-13)».
Ensuite quelques travaux ont paru dans des éditions et des magazines connus.
A partir de 1914, mes travaux sont devenus célèbres aussi à l’étranger.
Rien ne me préoccupe autant que les problèmes de la libération de l’attraction terrestre et les vols cosmiques. Il me semble que la moitié de mon temps, la moitié de mes forces sont consacrées à la solution de cette question.
J’aurai bientôt 78 ans et je continue toujours à calculer et à inventer une machine à réaction. Combien j’ai pu réfléchir, quelle pensées ont traversé mon cerveau ! Mais ce n’était déjà plus de la fantaisie, mais une connaissance précise, fondée sur les lois de la nature : de nouvelles découvertes et de nouvelles oeuvres sont en train de se préparer. La fantaisie aussi m’a attiré. De nombreuses fois je me suis mis à écrire sur le sujet des «Voyages cosmiques» mais cela se terminait par ce que je me laissais distraire par mes réflexions et déviais vers un travail sérieux.
Les récits fantastiques sur les voyages interplanétaires apportent une nouvelle pensée aux masses. Celui qui s’occupe de cela accomplit un oeuvre utile : il suscite l’intérêt, fait travailler les cerveaux, engendre de futurs travailleurs avec de grands projets.
Quelle activité peut être plus élevée que celle de prendre possession de toute l’énergie du Soleil, qui est 2 milliards de fois plus forte que celle qui tombe sur la Terre ! Quelle activité peut être plus belle que celle de trouver une issue à l’étroitesse de notre planète ! que celle de s’associer à l’espace de l’univers et de permettre aux hommes de sortir de l’étroitesse et de la pesanteur de la Terre.
L’effet produit par un film est plus fort. Le film est plus proche de la nature qu’une simple description. C’est la plus haute marche de l’Art, en particulier avec le passage au cinéma sonore ou au monde du théâtre. Mais dans ce dernier on ne peut fabriquer des trucages qui rendent le milieu sans pesanteur et les phénomènes qui se passent hors de la Terre.
Il me semble que Sovkino et le camarade Jouravliov font preuve d’un grand héroïsme en réalisant le film «Voyage cosmique» et il ne faut pas être trop insatisfait s’il n’est pas tout à fait contemporain. Que celui qui critique essaie de faire mieux, s’il le peut. Le camarade Jouravliov s’est brisé en morceaux à force d’essais héroïques et très fructueux.
Quel regard porté-je sur les voyages cosmiques ? Y crois-je ? Seront-ils un jour dans les possibilités humaines ? Plus je travaillais, plus je rencontrais d’obstacles divers et de difficultés. Jusqu’à ces derniers temps, je supposais qu’il faudrait des centaines d’années pour réaliser des vols à la vitesse astronomique (8-17 km à la seconde) et cela était confirmé par les faibles résultats obtenus chez nous et à l’étranger. Mon travail incessant de ces derniers temps a ébranlé mes vues pessimistes : on a trouvé des procédés qui vont donner des résultats étonnants dans quelques dizaines d’années déjà. Les efforts et les sacrifices consacrés par notre Gouvernement Soviétique au développement en URSS de l’industrie et à toutes sortes de recherches justifieront, je l’espère, mes espoirs.
K.Tsiolkovski".
Ce texte sera pratiquement intégralement publié le 23 juillet 1935.
Le 3 juin 1935 Zhuravlev sollicite à nouveau l'aide du scientifique : "Cher Constantin Edouardovitch ! Excusez-moi pour ce long silence. Les prises de vue tournent maintenant à un tel régime qu’on n’a pas une minute de libre. J’ai commencé à filmer la Lune. Je vous envoie quelques photos avec des explications au verso pour savoir à quoi cela correspond. J’ai filmé une partie des sauts sur la Lune. Le résultat semble bon. Notre direction les a regardés, cela leur a beaucoup plu. Si cela vous intéresse, écrivez-le moi ; je vous décrirai comment cette mécanique fonctionne.
Constantin Edouardovitch, donnez votre avis sur les prises de vue lunaires. Quelles impressions ont-elles produites sur vous, en êtes-vous satisfait, qu’est-ce qu’il manque d’après vous, que faut-il encore améliorer. Constantin Edouardovitch, si cela ne vous pèse pas, prenez un petit moment pour écrire à mes acteurs une lettre à votre nom sur la façon de se conduire sur la lune et en particulier dans la cabine. Au moment de la sortie du vaisseau. Que doit ressentir l’académicien Sedykh qui sort pour la première fois dans un monde sans pesanteur ?".
Malicieux, le cinéaste fait à nouveau appel à la verve et l'écriture passionnée de Tsiolkovski : "Écrivez, Constantin Edouardovitch, je vous en prie, vous racontez toujours cela de façon si remarquable. Cela me serait très utile à moi aussi. C’est très difficile de se débarrasser de ses représentations mentales habituelles.".
Le grand vulgarisateur lui répondra de suite, le 5 juin : "Cher Vassili Nikolaïevitch, il faudrait que je vous écrive tout un livre, mais j’arrive à peine à mettre un pied devant l’autre. Il vaudrait mieux que vous veniez pour parler un peu. J’essaierai de répondre à toutes vos questions. Et il en faut beaucoup, justement.". Il conclut : "Vos questions, écrivez-les. S’il vous est impossible de venir, lisez «Hors de la Terre», «les Cibles» et «Sur la Lune» (ou bien lisez-les aux acteurs).
Je transmets mon salut le plus cordial à vous et à vos artistes. Ma famille vous salue.".
Zhuravlev ne fera pas la lecture du livre à ses acteurs et préférera une dernière rencontre à Kalouga.
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La troisième rencontre.
Une troisième et dernière rencontre aura lieu en fin de printemps 1935.
Zhuravlev se rendra à Kaluga, dans la nouvelle et dernière maison du grand vulgarisateur. Dans son vaste bureau où jonchaient livres et magazines, Tsiolkovski validera les décors définitifs, fera corriger les dernières imperfections du scénario. Il n'était pas totalement satisfait de ce scénario, mais il reconnut que s'il avait été trop technique il n'aurait alors intéressé que les spécialistes tandis que la version retenue était plus vulgarisatrice et pédagogique, plus accessible au jeune public à qui ce film était principalement destiné.
C'est donc bien trois rencontres que le cinéaste et le scientifique avait eues. Si Vassili Zhuravlev n'en décrit que deux dans son interview de 1954, son fils Nikolaï en raconte bien trois dans l'entrevue qu'il aura en 1987 pour le journal " La technique pour la jeunesse" ( Техника молодежи).
Le texte de la lettre de Tsiolkovski du 24 janvier 1935 servira finalement de base à un article publié le 23 juillet 1935 dans la Komsomolskaïa Pravda. |
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(Photographie officielle et photographie originale - Cherchez la différence)
Constantin Tsiolkovski à Kalouga, fin 1934 ou début 1935. Non seulement le théoricien de la technique des fusées accueillait beaucoup de personnes dans sa maison, mais il se déplaçait également pour tenir des conférences, des réunions grand public au cours desquelles il faisait toujours l'admiration de ses auditeurs par ses récits passionnants. Les dernières années de sa vie il se déplacera moins. "Il faut que les savants viennent plus souvent dans les kolkhoz pour donner aux kolkhoziens les connaissances sur les lois de la nature. C'est le meilleur moyen de diffuser la conception scientifique du monde.". Tsiolkovski 1934
"Notre planète est le berceau de l'humanité, mais il est impossible de vivre éternellement dans un berceau." |
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Affiche de la sortie du film.

Image extraite du film " Premier sur la Lune" ( Первые на луне) sorti en 2005, amusant documentaire démontrant d'une façon volontairement mystificatrice que les soviétiques étaient allés sur la Lune durant les années 30 et tout particulièrement en mars 1938. Des extraits du film " Le Voyage cosmique" ont alors été utilisés pour démontrer que la technique était maîtrisée à cette époque.
L'image ci-dessus reconstitue un cinema portant à l'affiche le film de Zhuravlev.
Nota : si cette image provient bien de la ville de Ekaterinbourg, le bâtiment filmé est un sauna- bains publics et n'a jamais été un cinéma.
71 rue Pervomayskoy à Ekaterinbourg.

Agrandissement de l' affiche du film. Cette imitation est bien plus jolie que l'affiche réelle (voir ci-dessus). |
Le 9 décembre 1935 le journal "La vérité du Komsomol", Комсомольская правда, qui avait suivi les étapes de la réalisation du film, signalait que le montage était enfin terminé.
La sortie du film.
La première projection du film a lieu le 21 janvier 1936, soit près de quatre mois après la disparition de Constantin Tsiolkovski, celui qui en avait été l'inspirateur et le conseiller. Il est à noter que la date du 21 janvier est la date "officielle" : or les premiers comptes rendus de la diffusion du film, dans lequel il est fait écho de l'accueil par le public, sont publiés dans deux journaux datés du 11 et du 16 janvier !
Cette sortie pour le grand public début 1936 explique la raison pour laquelle le film dont le dépôt officiel date de 1935 a parfois été indiqué comme datant de 1936. Mais ce film est également parfois annoncé de 1924 en confusion avec le film Aelita, ou de 1928, voire même de 1939.
Cet étonnant film rencontrera un grand succès populaire, mais finalement de courte durée : malgré les efforts du réalisateur et des techniciens, il apparut que les messages exprimés par le film n'étaient pas à la hauteur attendue par le gouvernement soviétique. On pourra notamment cité le cas de l'animateur Fiodor Krasne dont la scène de déplacements des voyageurs sur la Lune fut jugée très insuffisante car trop ludique, et dont le nom fut définitivement retiré du générique du film.
La première critique cinématographique du film apparaîtra ainsi le 11 janvier 1936 dans le périodique "La vérité du Komsomol", Комсомольская правда. Le journaliste s'y félicite de la sortie de ce film pendant les vacances scolaires moscovites permettant ainsi à tous les jeunes et notamment les jeunes pionniers de le voir. Si l'auteur de l'article, R. Kron (КРОН), recommande ce film que tout le monde attendait, il note aussi la faiblesse du scénario notamment sur les caractères des personnages, leurs relations qui ne sont pas toujours claires. Et derrière les éloges faites sur la technique omniprésente qui a permis la réussite du film, on sent apparaître les critiques plus fortes qui conduiront à reléguer pour longtemps ce film dans les archives.
« Komsomolskaïa Pravda », 11/01/1936
« Le raid cosmique »
Le nouveau film du réal. V.N.JOURAVLIOV
Un jour viendra où une compagnie touristique fera de quelques œuvres de Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski des guides attrayants pour les voyageurs du cosmos.
On peut penser que les premiers à se lancer dans un tel voyage seront les sportifs. La lune deviendra le territoire où montrer le haut de gamme de la culture physique. Imaginez-vous que l’haltérophile égyptien Nos-séir, recordman du monde, a soulevé des haltères de 167 kilos. Un tel exploit historique (pour nous, Terriens) sur la lune serait ridicule. Dans le beau monde lunaire (où la pesanteur est six fois moindre que sur la Terre) Nosséir pourrait soulever 962 kg ! Et cela serait considéré comme un petit record assez moyen.
Le réalisateur Vassili Nikolaïévitch Jouravliov a vanté à l’avance et avec succès ce futur si attirant pour les touristes. Et le premier « Voyage cosmique » fut accompli pendant les vacances par les écoliers de notre capitale. Les pionniers moscovites, qui ont vu pour la première fois ce nouveau film de science-fiction, ont approuvé de leurs vifs applaudissements ce passionnant itinéraire lunaire.
Il s’agit en effet d’un film très intéressant et fort beau dont l’action se déroule en 1946. On a déjà cons-truit à Moscou une merveilleuse astroville et le voyage sur la lune était le problème du jour de l’institut de recherches. L’académicien Sédykh, le père d’un gigantesque astroplane supercosmique, fixe le jour de ce départ tant attendu. Il se décide à accomplir ce pas décisif dans des circonstances difficiles. Son assistant refuse de voler, car la fusée N°128, envoyée sur la lune il y a peu, et dans laquelle se trouvait un chat vivant, est portée disparue. On n’observe aucun signal lumineux venant de la lune.
Avec l’académicien voyage l’étudiante-chercheuse Marina et le jeune inventeur Andriouchka qui s’est introduit secrètement dans la cabine. Et voici l’astroplane en plein vol. Le spectateur fait connaissance d’une multitude de détails intéressants de ce fantastique voyage. Les héros du vol sont vêtus de costumes inhabituels, semblables à des combinaisons de scaphandrier. Ils mangent dans de la vaisselle en carton. Pendant de fortes secousses, ils se cachent dans des baignoires spéciales, remplies (ce qui correspond à une loi de la physique bien connue) d’un liquide d’une certaine densité qui est capable de défendre l’organisme humain contre les secousses. Cette idée de baignoires a été émise par Tsiolkovski dans son livre « Comment protéger des chocs les objets les plus fragiles ? ». Les héros du voyage ressemblent à des bulles de savon dans l'air. Le poids de leur corps a disparu. Ils flottent comme des poissons dans la cabine, leurs pieds touchent à peine le sol, ils volent presque.
L'alunissage est proche ! Vite dans les baignoires ! La lune est atteinte. Les pieds sont chaussés de souliers de plomb, les émetteurs radio sont fixés aux poitrines, les dos portent des ballons d'oxygène. Ainsi équipés ils errent dans les déserts lunaires. L'oxygène s'épuise, il faut se hâter. Tous retournent triomphalement dans le monde terrestre avec leur belle trouvaille (le chat de la fusée N°128 était toujours vivant !) et les pionniers ac-cueillent avec des fleurs le courageux Andriouchka.
Pour ce film Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski a réalisé 30 plans d'astroplane. Les combinaisons des astronautes ont été dessinées à Kalouga sous surveillance scientifique. Le pilote Gromov a indiqué l'équipement de la cabine.
Ce film unique sur un sujet si attirant a attiré l'intérêt non seulement des enfants, mais aussi des adultes. Toutes les prises de vue de maquettes, en studio « sur la Lune » et dans le hangar du stratoplane sont très bonnes. Les auteurs ont bien réussi également les saynettes humoristiques qui accompagnent ce voyage légendaire. Pourtant, le scénario très faible a laissé des traces sur la qualité de la réalisation du film. Beaucoup de scènes ne sont pas assez travaillées. Les héros du film ne sont pas assez typés, manquent de détails biographiques, ce qui fait que les rapports entre les personnages ne sont pas toujours très clairs et leurs actes et leur conduite sont souvent injustifiés.
Le travail du réalisateur-komsomolets Jouravliov, en tant que pionnier des films de science-fiction, mérite tous les hommages. Il sera sans aucun doute conforme aux désirs et aux besoins de nos enfants qui rêvent depuis longtemps de film de ce genre.
R.KRON
Traduction Patrice Cazal
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Le 16 janvier 1935 c'est dans la revue Kino (Кино) que parait un article de A.R. Palev, encore plus critique que le précédent. Les principaux reproches évoqués :
- le but du vol vers la Lune n'est pas expliqué, ce qui pour le journaliste est l'occasion manquée d'avoir fait de la vulgarisation scientifique. C'est également un manque dans la compréhension de l'action : qu'est-ce qui motive ces personnes à s'envoler vers la Lune, pourquoi cet héroïsme ?
- les incohérences du film : l'académicien Sedykh qui fait lancer la fusée malgré l'interdiction du Directeur le Professeur Karine, ce qui semble inconcevable dans les structures soviétiques. D'autre part sur la Lune Sedykh chute dans un éboulement du sol lunaire, les autres voyageurs le retrouveront facilement, trop facilement, et alors qu'il était bloqué sous une roche Sedykh s'en sort parfaitement indemne.
- l'absence d'approche psychologique des acteurs : leurs caractères sont linéaires tout au long du film. La conclusion du journaliste sera tranchée : "On voit que les acteurs s'ennuient, alors pourquoi avoir fait jouer des acteurs quand des figurants auraient suffit ? Seul le jeune acteur Gaponenko démontre de la passion et de l'animation qui se communiquent au spectateur".
Mais, reconnaît l'auteur de l'article, ce film est d'un grand mérite : le cinéaste Zhuravlev s'est lancé dans un film de science-fiction, domaine insuffisamment exploré. Et il l'a bien fait en s'appuyant sur les connaissances scientifiques de Tsiolkovski, condition nécessaire pour un film de qualité.
Enfin le journaliste regrette que l'imaginaire scientifique ne soit perçu que destiné aux enfants, ce qui conduit à en appauvrir le contenu. Il souhaite donc que le film scientifique se multiple et propose d'autres sujets possibles (dont quelques uns absolument inspirés des autres travaux de Tsiolkovski) : l'irrigation des déserts, la mise en valeur de l'Antarctique, la Grande Volga, la station électrique de l'Angara.
journal « Kino (cinéma) », 25/06/1929
A.R. PALEÏ
« Le raid cosmique »
Le premier film soviétique de science-fiction « Le raid cosmique » vient de sortir, réalisateur Jouravliov.
Le sujet du film est un vol sur la lune. Dans quel but entreprend-on un tel vol ? On n’en sait rien. L’institut des liaisons interplanétaires a mis en jeu tellement de travail et de moyens que l’on se demande si ses meilleurs éléments risquent leur vie seulement pour accomplir une promenade, un vol cosmique. C’est l’impression que laisse le film. Ses auteurs n’ont pas cru utile de raconter à leurs jeunes spectateurs les problèmes scientifiques qui ont entraîné cet audacieux et dangereux voyage. Ils n’ont pas enrichi les connaissances de leurs spectateurs ; les quelques informations que contient le film sont déjà connues de tous : les paysages lunaires, l’apesanteur pendant un vol interplanétaire, la faible force de gravité sur la lune.
L’absence de but pour ce vol diminue aussi bien l’aspect pédagogique du film que son aspect artistique. Elle prive le film de son idée, une idée qui aurait pu justifier l’héroïsme des voyageurs interplanétaires, une idée autour de laquelle auraient gravité la lutte des gens, les affrontements de caractères. Il n’y a qu’un succédané de confrontation bien faible et non satisfaisant : le directeur de l’institut des liaisons interplanétaires Karine n’autorise pas le professeur Sédykh à voler sur la lune, mais celui-ci y va quand même. C’est bien sûr un fait impensable en période soviétique. Que le professeur Sédykh soit enseveli sur la lune par un éboulement, qu’il perde son émetteur radio et ne puisse pas donner de ses nouvelles et que pourtant on le retrouve quand même (et cela se fait très tranquillement – il n’est même pas blessé), n’est pas du tout une confrontation. C’est un événement introduit arbitrairement et qui ne découle ni de la situation, ni des caractères des personnages. De tels événements et quelques autres, moins significatifs, sont suffisants pour animer l’histoire. Mais ils sont insuffisants pour faire prendre conscience d’une œuvre de cinéma véritable, fortement dramatique.
En faisant le point sur les films d'aventure, la rédaction de « Kino » a montré avec justesse que dans un film doivent agir des personnes vivantes, en chair et en os – des héros ; l'auteur doit forcer le spectateur à les aimer. C'est seulement dans ce cas que leurs destin et aventures émouvront le spectateur. Cette situation est totalement applicable au film de science-fiction, car il est en même temps un film d'aventure.
Dans le « Raid cosmique » il n'y a pas de type de personnage bien travaillé. Il n'y a pas l'ombre d'une transformation psychologique. Les gens sont immuables du début jusqu'à la fin. Les acteurs n'ont plus qu'à prendre des poses, ce qu'ils font avec beaucoup de sérieux d'ailleurs : l'artiste émerite Komarov, dans le rôle du professeur Sédykh, Kovriguine dans le rôle du directeur de l'institut Karine, Féoktistov, dans celui du stagiaire Victor, Moskalenko, dans celui de la douce jeune fille Marina. On sent que les acteurs s'ennuient. Et en effet, à quoi bon dépenser son énergie d'acteur s'il suffit d'être des figurants ?
Il en résulte paradoxalement que le jeune Gaponenko dans le rôle d'Andrioucha est plus intéressant que tous les autres acteurs. Il est le seul à ne pas s'ennuyer, le seul visiblement à être passionné par le processus inhabituel des prises de vue et les décors si différents. Il est inspiré, et son inspiration se transmet au spectateur.
Le sujet du film se développe de façon si insignifiante, qu'on a toujours l'impression que l'essentiel est à venir. Mais non, c'est déjà la fin, l'expédition revient sur terre accueillie par les applaudissements tempétueux des jeunes spectateurs.
Ce sont des applaudissements de remerciement pour un sujet intéressant. Ils sont aussi une avance pour ceux qui travailleront à la confection de nouveaux films de science-fiction. Nous espérons que Jouravliov en fera partie. Son mérite est très grand : il est le premier à avoir mis le pied sur ce sol vierge, tout comme ses voya-geurs sur la lune. C'est son grand mérite.
Ses consultations avec le défunt père des voyages dans les étoiles K.E.Tsiolkovski l'ont aidé à éviter des erreurs scientifiques. Cette façon de travailler est incontestablement obligatoire pour la confection de films de science-fiction.
Ceux qui travailleront dans ce domaine devront prêter une grande attention à ce sujet.
La pratique est telle que que le cinéma de science-fiction n'utilise que le thème des voyages interplanétaires.
C'est le rêve séculaire de l'humanité, Voltaire, Cyrano de Bergerac, Edgar Poe et de nombreux autres y ont apporté leur tribut. Ce thème a inspiré aussi l'écrivain de science-fiction Jules Verne. Pourtant les héros des romans les plus passionnants de Jules Verne n'ont pas fait que voler sur la lune. Ils ont accompli des voyages au centre de la terre et sous les mers, ils ont construit une île flottante et inventé d'étonnants appareils pour se déplacer : une maison à vapeur et amphibie, qui peut tout aussi librement voler dans les airs, se mouvoir sur le sol, naviguer sur et sous l'eau.
Chez Wells de nombreuses oeuvres sont consacrées à la physiologie (« La nourriture des dieux »), à la chirurgie (« L'île du docteur Moreau »), à l'étude des profondeurs de l'océan (« Au fond des mers ») etc.
Nous ne sommes absolument pas contre la représentation de voyages interplanétaires. Nous sommes pour que la thématique cosmique occupe [au cinéma] à peu près la même place que chez les classiques de la littérature de science-fiction.
Il faut planifier cette thématique. On peut trouver une quantité de sujets différents et passionnants. Les rencontres entre écrivains et inventeurs ont montré que ces sujets sont littéralement innombrables. Ne serait-ce que notre planification socialiste ! Les travaux sur l'Angara, les lignes à haute tension, la Grande Volga, le changement du cours de l'Amou-Daria, l'assèchement des déserts, la conquête de l'Arctique – quel vivier de sujets remarquables !
Notre cinéma de science-fiction s'adresse pour l'instant, on ne sait pourquoi, seulement aux enfants. Il leur est incontestablement utile et indispensable, mais il ne faut pas oublier le spectateur adulte. En effet Wells, Joulavski, Lasovits, Robida et bien d'autres auteurs de romans de science-fiction s'adressaient seulement à un lecteur adulte.
Il ne faudrait pas pourtant, en travaillant pour les enfants, baisser la qualité d'un film et l'appauvrir. La qualité artistique d'un film de science-fiction soviétique doit être élevée ne serait-ce que parce que, en dessinant les réalisations du futur, nous ne pouvons nous les représenter séparément des gens dont les mains construisent ce futur lumineux. La station hydro-électrique de l'Angara, les terres fertiles à la place des déserts, la conquête des planètes – tout cela est fait par les hommes et pour les hommes, et l'être humain doit avoir le rôle principal dans un film qui représente de telles réalisations.
L'homme ne doit pas être un simple composant de la fable, un complément aux paysages. Cette position, devenue depuis longtemps un axiome pour tous ceux qui travaillent dans la création, ne tolère aucune exception quel que soit le genre de cette création. C'est seulement en respectant cette exigence catégorique que seront créés des films de science-fiction à part entière au niveau de l'art du réalisme socialiste.
Traduction Patrice Cazal |
On peut comprendre qu'en cette année 1936, la première année des grandes purges staliniennes, il ne se soit trouvé personne pour essayer de défendre la qualité de ce film...
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Les principes de Tsiolkovski. |
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Le retour sur Terre de la cabine , suspendu à un parachute, était l'une des 6 conditions minimales imposées par Tsiolkovski. Cette idée paraissait à l'époque farfelue, mais Zhuravlev respecta l'idée de Tsiolkovski. On raconte que 45 ans après, le film fut montré aux cosmonautes russes qui applaudirent à l'idée géniale du savant. (Dimitry Karavaev. "À la croisée des trois chemins" №10, 2004) |
Constantin Tsiolkovski savait que toute sa créativité et sa science ne permettait pas d'imaginer toutes les conditions exactes d'un vol vers la Lune, mais il fixait au minimum 6 conditions qui, si elles étaient respectées, assurait la crédibilité du film.
Premièrement il souhaitait que la fusée décolle à partir d'une rampe de lancement.
 Deuxièmement les cabines à eau (ou plus exactement à liquide, ce liquide devant être de la même densité que le corps humain).
 Puis l'absence de scintillement des étoiles.
 Ensuite l' apesanteur pendant la phase de vol libre.
 Cinquièmement les sauts sur la lune, à pieds joints à la "manière de moineaux".
 Enfin l'atterrisage en douceur à l'aide de parachutes.
Ce sont ces conditions, minimales mais très difficiles alors à mettre en oeuvre, qui entraînèrent plusieurs fois l'abandon de projet de film ( Tsiolkovski a indiqué qu'il avait été sollicité par d'autres cinéastes, mais sans qu'aucun projet n'aboutisse). |
Le scénario était donc écrit. Si tout ce qui y était raconté était passionnant et invitait les protagonistes du film à se mettre rapidement à l'ouvrage, la réalisation pratique était autrement plus difficile : construire des maquettes géantes, imaginer les solutions pour les personnages flottant en apesanteur ou se déplaçant sur la lune.
C'est ainsi presque deux années de travail que je vais essayer de vous faire découvrir sur les autres pages de ce site.
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Cette image de Mosfilm n'a été créée qu'en 1947,
elle ne figure donc pas au générique du film.
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L'album des voyages spatiaux |
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Les travaux de Tsiolkovski écrits pour le film en 1933 avaient été rassemblés par lui dans un petit cahier intitulé "L'Album des voyages spatiaux" (Альбома космических путешествий), écrit du 21 juin au 26 octobre 1933 et transmis aussitôt au cinéaste. Ce cahier fut longtemps détenu par le cinéaste du film et inconnu du grand public. Ce n'est que beaucoup plus tard que Zhuravlev redécouvrira ce cahier dans ses archives et le remettra aux autorités soviétiques.
Le contenu du cahier sera publié en 1947 dans le livre "Труды по ракетной технике" (Travaux sur la technique des fusées ; voir image de gauche) |
Voici les 30 pages du document permettant de constater la teneur des dessins et textes écrits par Tsiolkovski. Certains auteurs affirment que 30 plans de fusées avaient été dessinés, voire 30 schémas détaillés. Il n'en est rien puisque Tsiolkovski avait voulu écrire un document vulgarisateur destiné à donner à l'équipe du film une culture générale sur les conditions de navigation dans l'espace. Cette culture permettait ainsi d'éviter les principales erreurs scientifiques et d'aider à la rédaction du scénario.
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Chacun pourra relever dans les dessins présentés ici quelques idées qui ne seront finalement pas reprises dans le film. Par exemple : la sortie dans l'espace d'un homme en scaphandre en passant par un sas, une serre dans le vaisseau permettant de nourrir l'équipage, le système gyroscopique d'orientation de la fusée, les différentes façons de flotter et de s'orienter en apesanteur. Les idées développées par Tsiolkovski ont ainsi dépassé les moyens techniques et financiers du cinéaste. |
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